LES PRISONNIERS OUBLIES DU CONGO / LE CARNET DE COLETTE BRAECKMAN 

le carnet de colette

Les prisonniers oubliés du Congo


Colette Braeckman

Malgré les promesses, pas de liberté pour les prisonniers « emblématiques » de Kabila Lorsqu’en mars dernier, les portes de la prison de Makala se sont ouvertes devant 4000 détenus qui se sont volatilisés à travers la ville de Kinshasa, tous les prisonniers ne sont pas partis.

Des hommes amnistiés depuis longtemps, qui auraient du bénéficier des mesures dites de décrispation prévues par l’accord politique de décembre dernier, des hommes pudiquement appelés « cas emblématiques » bref, des prisonniers politiques, ont refus de suivre le mouvement des « kulunas » et autres déliquants, préférant rester dans leur cellule. On peut les comprendre : ils craignaient, eux, d’être abattus pour « délit de fuite »…Dès que Nikki Haley, l’envoyée spéciale du président Trump, arrivera à Kinshasa, les familles de ces détenus d’exception tenteront de la rencontrer et lui feront parvenir un memorandum.

Quelques heures avant cet éventuel rendez vous, nous avons rencontré des proches de ces hommes de l’ombre. Des noms connus, qui hier faisaient les titres de la presse : le bâtonnier Jean-Claude Muyambo, fondateur de « Solidarité katangaise » l’un des hommes les plus en vue de Lubumbashi, Firmin Yangambi, avocat à Kisangani et auprès de la Cour pénale internationale, qui avait défendu Jean-Pierre Bemba et osé se porter candidat aux élections présidentielles de 2006, Eric Kikunda, arrêté en 2009, dont le principal tort était sa relation d’amitiéavec Yangambi. Sur base des révélations d’un complice présumé, Benjamin Olangi, Kikunda a été accusé de faire partie d’un mouvement insurrectionnel. Quoique amnestié, le fils de l’amiral Kikunda, un proche de Mobutu, est toujours détenu tandis que le témoin a été remis en liberté depuis longtemps.

Quant à Eugène DiomiNdongala, leader de l’opposition originaire du Bas Congo, il avait combattu avec Etienne Tshisekedi au nom du parti démocrate chrétien. Lors des élections de 2011, il s’était porté candidat aux côtés du leader de l’UDPS à la tête d’un rassemblement intitulé « majorité présidentielle populaire ».Oncles, épouse, fils, les proches de ces détenus nous confient leur amertume : « au nom de la « décrispation », des inconnus ont été élargis (alors que certains d’entre eux avaient déjà retrouvé la liberté..)des rebelles du M23 qui avaient envahi et pillé Goma ont été remis en liberté, Gédéon Kyungu, le plus redoutable des chefs de milices au Katanga, accusé de crimes contre l’humanité, n’a pas seulement été libéré mais il a fait un retour triomphal au Katanga et depuis, à la tête de ses hommes, il a été vu au Kasaï.. »

Nos interlocuteurs évaluent à plus de 200 les prisonniers politiques qui croupissent dans les différentes geôles du régime. « Croupir » n’est pas une figure de style : dans les prisons congolaises, les familles des détenus doivent veiller à l’alimentation, fournir les médicaments, payer les soins de santé éventuels. « Ils reçoivent une aspirine » rien de plus, dit l’oncle de Me Muyambo, « nos prisons sont des mouroirs ».

C’est de justesse que Patrizia Diomi, l’épouse du fondateur du parti Démocratie Chrétienne a pu faire transférer son époux dans la clinique de Ndolo, alors qu’il venait de faire un AVC. « Même aujourd’hui, alors que je paie les frais d’hospitalisation et les soins il n’est pas tiré d’affaire, son état est stationnaire et il souffre de troubles cardiaques qui ont commencé en prison… »

Selon son épouse, Eugène Diomi  «  a été victime d’un montage grossier, malsain… Alors qu’il se trouvait avec moi à notre domicile, il été accusé de viols, sur base du témoignage de deux femmes que l’on aurait vu sortir de son bureau ! Alors que le lendemain, il devait signer l’accord de fondation de la « majorité présidentielle populaire » il a été emmené et mis au secret durant trois mois, accusé non seulement de viol mais de tentative de coup d’Etat. » Patrizia Diomi, qui a rencontré son époux alors qu’ils étaient tous deux étudiants en sciences politiques à Rome, est une battante. Chaque jour, cette mère de quatre enfants rend visite à Eugène qui porte désormais une casquette à l’instar du vieux Tshisekedi et affiche vingt ans de plus que ses 52 ans. Elle se prépare à faire le siège de l’ambassade américaine pour remettre sa pétition à Nikki Haley, et surtout, elle a remporté une bataille d’envergure : saisi du dossier, le Comité des droits de l’homme des Nations unies a ordonné en novembre 2016 (décision 2465/2014) d’annuler la condamnation irrégulière de son époux, de le remettre en liberté et de l’indemniser. Rien n’y a fait, même les accords de la Saint Sylvestre n’ont pas réussi à faire libérer Diomi, l’un des hommes politiques les plus expérimentés du pays qui, alors qu’il était ministre des Mines en 2003-2004 s’était attaqué au contrat Emaxxon portant sur les diamantsdu Kasaï et soutenu par deux proches du président Kabila, Dan Gertleret le conseiller feu Katumba Wake.

Amère, Patrizia Diomi relève que le non respect de la décision du comité des droits de l’homme de l’ONU n’a pas empêché le Congo d’être admis dans ce cénacle…

Les proches des quatre « prisonniers emblématiques » ont le sentiment que si les jugements des tribunaux, les pressions internationales, les accords politiques échouent à obtenir l’élargissement de détenus désormais célèbres, c’est que tous, pour l’une ou l’autre raison, semblent victimes de la vindicte personnelle du chef de l’Etat ! …

Le maintien en détention de ces prisonniers politiques, emblématiques ou non, n’est que l’un des aspects de la déliquescence de la justice congolaise, que le Garde de Sceaux Tambwe Mwamba avait lui-même épinglée très lucidement à l’issue des Etats généraux de la justice qui s’étaient tenus en mai 2017.

N’avait-il pas écrit que «l’arrestation et la détention sont devenues un instrument d’intimidation et de terreur contre les inculpés pour les amener à libérer leurs avoirs avec à la clé le fameux principe des 3 V : V comme Villa, V comme véhicule et V comme veste, que tous les magistrats cherchent à avoir, par l’exercice d’une profession qui fut jadis un apostolat…

 

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